Siegen, Rhénanie-du-Nord-Westphalie. En 2020, huit personnes – trois femmes adultes et cinq enfants âgés de 10 à 16 ans – débarquent à Siegen, munies de passeports allemands délivrés par l’ambassade d’Allemagne à Lomé. Bien intégrés, scolarisés, joueurs de football, elles s’installent et reçoivent des cartes d’identité allemandes. L’aîné prépare même l’Abitur. Un quotidien ordinaire, jusqu’au 1er mars 2021.
Ce jour-là, Akouvi Nono Liebl déménage avec ses enfants. À l’entrée de l’appartement, dix personnes dont des policiers l’attendent. On lui réclame ses papiers, sans lui laisser le droit de téléphoner. Une agente du service des étrangers lui assène : « Du bist nicht mehr Deutsche » – « Tu n’es plus Allemande ».
En quelques heures, la ville de Siegen retire la nationalité allemande à toute la famille Liebl, d’origine togolaise. Huit personnes deviennent soudain menacées de transfert vers Karlsruhe, dans un centre d’accueil pour nouveaux arrivants et demandeurs d’asile. Un document provisoire leur attribue même une entrée « illégale » sur le territoire.
La raison invoquée laisse sans voix : tout remonte à un mariage célébré il y a plus d’un siècle, en 1908, dans la colonie allemande du Togo. Le médecin allemand Dr Friedrich Liebl avait épousé Edith Kokoé Ajavon, une Togolaise, selon le droit local en vigueur. Un lien que Berlin refuse aujourd’hui de reconnaître.
Le nœud du problème est juridique et colonial. À l’époque, l’Empire allemand interdisait les mariages mixtes dans ses colonies. Selon les tribunaux, l’union Liebl-Ajavon n’aurait pas été validée par un officier d’état civil allemand – le premier n’arrivera au Togo qu’en 1911 – ni scellée par l’approbation impériale.
Le Tribunal administratif supérieur de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, basé à Münster, tranche : ce mariage est « traditionnel », célébré selon les rites locaux. Conséquence : les descendants de l’épouse togolaise ne peuvent pas hériter de la nationalité allemande. Hier comme aujourd’hui, la liaison est déclarée nulle.
La ville de Siegen s’appuie sur cette jurisprudence. Dans une note transmise aux autorités, elle explique : l’ambassade d’Allemagne à Lomé a reconnu son erreur en 2020. Les passeports auraient été délivrés sur la base d’allégations fausses concernant la citoyenneté des demandeurs. Le retrait en découle « logiquement ».
Les recours déposés par les avocats de la famille n’ont rien changé. Les principaux tribunaux administratifs régionaux ont rejeté les contestations. L’argument clé de la défense : sous l’Empire, un enfant « hors mariage » suivait la nationalité de la mère. Or Edith Ajavon était Togolaise, donc ses descendants aussi.
L’histoire se répète. Des archives montrent que le père des trois femmes Liebl, petit-fils du couple de 1908, a connu le même sort. Il obtient un passeport allemand en juillet 1996, ce qui permet de certifier la nationalité de ses filles. Fin 1996, Berlin annule : l’erreur initiale est découverte, la nationalité retirée.
Résultat en 2021 : toute la famille est considérée comme apatride. L’indication « nationalité : Togo » sur leurs papiers actuels est, selon leur avocat Daniel Nierenz, juridiquement fausse. Ce statut rend une expulsion difficile, mais ne leur donne aucun droit stable en Allemagne.
Piégée entre deux pays, Akouvi Nono Liebl contacte l’ambassade du Togo à Berlin. Réponse : impossible de délivrer des laissez-passer. Arrivée avec un passeport allemand, elle est traitée comme citoyenne allemande. Et la loi togolaise n’autorise pas la double nationalité avec l’Allemagne.
Les enfants, eux, continuent d’aller à l’école à Siegen, entre deux convocations administratives. L’avocat Nierenz a saisi le gouvernement régional pour lever l’envoi à Karlsruhe. Objectif : obtenir un droit de séjour illimité et un permis de travail pour les trois filles adultes.
« Il faut mettre fin au traumatisme de l’illégalité », résume Me Nierenz. Pour que les cinq enfants, dont une fille, puissent finir leur scolarité et vivre sereinement dans la ville qu’ils considèrent déjà comme la leur. Un siècle après un mariage colonial, leur avenir dépend encore des lois de l’Empire allemand.
Source : 27avril.com
