Paru en novembre 2025 aux Éditions Awoudy, « La plus belle voix » est le septième roman de l’écrivain togolais Kodjo Agbemele. Sur 115 pages, l’auteur plonge dans les derniers jours de Bella Bellow en décembre 1973. Déjà inscrit au programme de licence de Lettres modernes à l’Université de Lomé, le livre s’impose comme un hommage vibrant à celle que le Togo n’a jamais cessé de chanter.

L’hommage est assumé dès le titre. Pour Kodjo Agbemele, « Bella Bellow est sans doute la voix togolaise qui a le plus franchi les frontières. Elle a incarné le Togo sur les scènes africaines et internationales à une époque où peu d’artistes du continent bénéficiaient d’une telle reconnaissance ». À travers elle, c’est tout un pays qui a résonné hors de ses limites.
Mais « La plus belle voix » ne se réduit pas à une célébration. C’est aussi une métaphore. « C’est aussi celle de la mémoire. Les peuples existent autant par leurs récits que par leur histoire » précise l’écrivain. La voix devient alors le fil qui relie une nation à son passé, à ses fiertés et à ses silences.

Plutôt que la biographie, l’auteur choisit la fiction. Le lecteur est projeté dans un Togo de 1973, quelques années après les deux premiers coups d’État militaires. Bella Bellow a 28 ans. Au sommet de son art, elle prépare une tournée américaine avec Manu Dibango. La chanteuse n’est plus une statue : elle doute, elle espère, elle vit.
Derrière les projecteurs, le roman tisse une autre intrigue. Services secrets togolais et français, diplomatie, pouvoir et culture s’entremêlent. La musique devient un enjeu politique. Le récit avance ainsi jusqu’au jour où un accident de voiture brise brutalement une trajectoire qui s’annonçait internationale.
D’où vient ce roman ? D’un manque. « Certaines vies méritent d’être racontées autrement. Bella Bellow est présente dans notre mémoire collective, mais la littérature avait encore peu exploré la puissance romanesque de son destin », confie Kodjo Agbemele. Pour lui, l’écrivain a une responsabilité : « Si nous ne racontons pas nos héros, d’autres le feront à notre place, ou ils finiront par être oubliés ».

Le livre aborde de front la mémoire, l’identité, le pouvoir et la souveraineté culturelle. Il pose une question qui traverse tout l’ouvrage : « À partir de quand une voix individuelle cesse-t-elle d’appartenir à son porteur pour devenir celle d’un peuple ? » Une interrogation qui fait de Bella Bellow bien plus qu’une artiste : un symbole.
Kodjo Agbemele se définit comme « un passeur de mémoires ». Son travail, dit-il, consiste à « préserver, transmettre et faire vivre les grandes histoires togolaises ». Son écriture, « élégante, cinématographique et accessible », restitue l’atmosphère d’un Lomé bouillonnant tout en tenant le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page.
Le roman refuse l’enfermement national. Il fait voyager Bella Bellow du Togo au Zaïre, en France et en Russie. « L’histoire togolaise ne s’est jamais écrite en vase clos », rappelle l’auteur. En ouvrant ainsi le destin de la chanteuse au monde, il montre comment une voix locale peut porter une résonance universelle.
Avec « La plus belle voix », son ouvrage le plus lu, Kodjo Agbemele ne ressuscite pas seulement une légende. Il offre au Togo un récit pour se raconter et dialoguer avec le monde. « Les nations se construisent aussi par leurs imaginaires. La littérature donne des visages à l’histoire, des émotions aux archives ». Et celle de Bella Bellow vient de trouver le sien.
Amour SEKOS
